Rencontre avec Claire Warden, « coordinatrice d’intimité » pour le cinéma et la télévision

Par Tom

C’est quoi une coordinatrice d’intimité ?

C’est un travail qui se décompose en plusieurs parties. La première concerne les comédiennes et comédiens. Je m’assure de leur consentement lors des scènes de sexe ou de nudité, et qu’ils ont un sentiment de contrôle sur leur corps et leur mot à dire sur ce qui leur arrive. S’ils ne souhaitent pas faire quelque chose ou qu’ils ont certaines limites, c’est mon rôle de les faire respecter lors du tournage.

Mais je travaille également avec les réalisateur·rice·s, pour les aider à chorégraphier les scènes de sexe qu’ils ont envie de montrer et qui racontent l’histoire qu’ils ont envie de proposer… tout en ayant l’air authentiques, même si les actes sexuels sont toujours simulés.

NDLR : En dehors des États-Unis, ce n’est pas toujours le cas, comme le racontait Julien dans le numéro de la semaine dernière.

Parfois, il peut y avoir des conflits entre ce que les réalisateur·rice·s veulent et ce que les comédien·ne·s sont prêt·e·s à accepter. Pour moi, cela se résume à entendre la vision du metteur en scène, et en cas de désaccord à se poser la question de l’histoire que l’on veut raconter. En se concentrant sur l’histoire et les motivations des personnages, on arrive toujours à trouver une solution qui respecte les limites de chacun·e. Parfois les réalisateurs sont très ouverts sur le sujet, parfois il est plus compliqué d’avoir cette conversation avec eux, mais j’ai l’impression qu’ils sont de plus en plus nombreux à apprécier cette aide que je leur apporte pour donner vie à ces scènes.



Claire répète une scène avec les acteur·rice·s Tessa Flannery et Chris Fayne.

Ton métier n’existe que depuis quelques années, depuis l’émergence du mouvement #MeToo. Comment tournait-on les scènes de sexe avant les coordinateur·rice·s d’intimité ?

C’était très variable, mais malheureusement ça se passait souvent comme ça : « Bon, là c’est une scène de sexe… allez-y, faites-le ! » La plupart du temps il n’y avait aucune discussion, et les réalisateur·rice·s comme les comédien·ne·s ne savaient pas comment en parler. Cela laissait beaucoup de place à des abus, et beaucoup de personnes ont pu être blessées ou agressées — sans forcément en avoir conscience.

J’ai été actrice pendant plus de 25 ans, et je m’estime chanceuse puisque je n’ai eu qu’une seule mauvaise expérience où mon consentement n’avait pas été respecté. Mais j’ai eu l’occasion de travailler avec de nombreux·ses comédien·ne·s qui ont vécu des traumatismes et qui malgré tout ont toujours envie de tourner. C’est ce qui m’a convaincue de faire ce métier, tout d’abord pour des pièces de théâtre à Broadway, puis pour le cinéma et les séries TV.

Maintenant, nous avons des protocoles qui protègent les acteur·rice·s contre le harcèlement et les agressions sexuels sur leur lieu de travail. Ils peuvent désormais se sentir en sécurité et être certain·e·s que ce qu’ils font sur un plateau ne leur causera pas de mal. Et cela veut aussi dire que nous avons de meilleures histoires, puisque nous pouvons vraiment décider en avance d’une scène et de ce qu’elle raconte… au lieu d’avoir deux comédien·ne·s un peu gêné·e·s qui essayent des choses à l’improviste.

Concrètement, comment se passe le tournage d’une scène de sexe aujourd’hui ? Quel est ton rôle sur le plateau ?

Tout d’abord, il y a certaines règles qui sont établies. S’il y a le moindre contact entre une main ou toute autre partie du corps avec les organes génitaux, il doit y avoir une « barrière » entre les deux (comme un cache-sexe en mousse ou une prothèse, par exemple s’il y a besoin de montrer un pénis en érection). Ensuite, la manière dont le sexe est montré dépend vraiment de la scène et du diffuseur de la série ; certaines chaînes comme HBO peuvent montrer plus de nudité que les autres, par exemple.

Sur le tournage, je commence par discuter avec les comédien·ne·s pour voir comment ils se sentent, et je m’assure avec le premier assistant réalisateur que le plateau est bien fermé et que seul·e·s les membres de l’équipe les plus essentiel·le·s sont présent·e·s. Il peut y avoir entre 7 et 12 personnes : le réalisateur, le directeur de la photographie, un cadreur, un perchman, une maquilleuse, et moi-même. Alors que d’habitude, il y a plutôt entre 30 et 70 personnes sur un plateau !

« On établit un “conducteur”, qui est un contrat qui précise les modalités de la scène en termes de nudité et d’actes sexuels simulés. »

Quand le tournage à proprement parler commence, il y a une discussion entre le réalisateur, les comédien·ne·s et moi pour vérifier le contenu de la scène, les angles de caméra… afin de s’assurer que l’on s’en tient à ce que les acteur·rice·s ont accepté. Généralement, deux semaines avant la prise de vue, j’organise une rencontre et on établit un « conducteur », qui est un contrat qui précise les modalités de la scène en termes de nudité et d’actes sexuels simulés. Peut-on montrer les seins ? Avec ou sans téton ? Peut-on faire un plan de face sur les fesses ou bien seulement de trois-quarts ?

C’est très spécifique, et cela dépend de la chaîne, des comédien·ne·s et de la scène. Ce n’est pas parce qu’une actrice a accepté quelque chose pour une scène qu’elle doit automatiquement l’accepter pour toutes les autres, c’est vraiment du cas par cas. Ensuite, le tournage peut durer entre 40 minutes et 4 heures, en fonction de la complexité de la scène et du nombre de plans et de prises nécessaires.



Claire en pleine répétition avec les acteurs Ato Blankson-Wood (debout) et James Cusati-Moyer, pour la pièce de théâtre Slave Play.

Comment fais-tu pour mettre à l’aise les comédien·ne·s avant une scène de sexe ?

Je pense que le confort vient surtout de l’information. Plus les acteur·rice·s en savent sur la scène et ce qui va s’y passer, plus ils sont en confiance. Il suffit de les traiter comme des êtres humains, comme des artistes, et de leur donner le plus tôt possible toutes les informations nécessaires pour qu’ils aient le sentiment de faire partie intégrante du projet.

Une fois ces structures mises en place et tout le monde en confiance, on peut commencer à s’amuser. Je me souviens d’une scène lors du tournage de Mrs Fletcher, où le personnage éponyme interprété par Kathryn Hahn découvre le porno et s’essaye à la fessée sur elle-même. C’était tellement amusant que le réalisateur, le chef-opérateur et moi avons dû mettre notre poing dans notre bouche pour éviter d’éclater de rire et de ruiner la scène. Je crois que c’est un des plus gros fous rires que j’ai jamais eus, et c’est parce que la comédienne était tellement à l’aise qu’elle pouvait se permettre d’y aller à fond.

Tu as également travaillé comme coordinatrice de scènes de combat. Chorégraphie-t-on une scène de sexe comme on chorégraphie une baston ?

La violence et le sexe sont intimement liés. Dans les deux cas, il s’agit de raconter une histoire par la physicalité des corps — et de « faire semblant ». On ne se donne pas vraiment de coups de poing, de la même manière que l’on n’a pas vraiment de relation sexuelle ; mais on essaye de le faire croire aux spectateur·rice·s. Les deux situations représentent le plus profond de la nature humaine, de notre animalité. Comme je le dis souvent, on en vient à la violence ou au sexe quand les mots ne suffisent plus. C’est cet espace que j’ai envie d’explorer.

Le métier de coordinateur·rice d’intimité est pour l’instant cantonné aux États-Unis et au Royaume-Uni. Penses-tu qu’il est amené à s’exporter en France et ailleurs dans le monde ?

Je l’espère sincèrement. En tout cas, notre objectif est que cela devienne une discipline internationale. Je pense que pour chaque pays, cela commence par une conversation sur la question du consentement, dans l’industrie du divertissement et dans la société en général. C’est une conversation difficile, qui met mal à l’aise, mais elle doit avoir lieu.

Je suis en contact avec plusieurs acteur·rice·s de l’industrie en France, qui aimeraient beaucoup amener ce métier dans votre pays, et je pense que nous pouvons apprendre les un·e·s des autres. Cette conversation, elle doit impliquer à la fois les personnes de pouvoir (les producteurs, les réalisateurs) qui doivent engager le dialogue, et les comédien·ne·s qui doivent exprimer leurs ressentis et leurs envies — de bas en haut et de haut en bas. Il faut continuer à se battre et à le clamer haut et fort, pour que cette conversation ait lieu et que les choses changent.

Peu avant le bouclage de ce numéro, nous avons été contacté·e·s par Monia Aït El Hadj (@monia.aitelhadj sur Instagram), la première coordinatrice d’intimité française. Comme quoi, les choses commencent à bouger chez nous !

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